21 Octobre 2010 - Le Messager

L'éteau foncier étouffe petit à petit les agriculteurs

Le grignotage du foncier par les zones urbaines étouffe petit à petit les agriculteurs installés en plaine dans le bassin clusien.

La famille Géroudet regarde Cluses depuis sa ferme sur les hauteurs du Noiret, route de Marzan.

Ils pointent l'horizon bouché : « dans les années 50, il n'y avait pas tout ça : la Sardagne, les Ewuës... C'était des champs. » Les maisons toutes proches n'étaient pas là, non plus. Cluses les a rattrapés. La ville. Et ils ne sont pas les seuls.

Les agriculteurs encore en exercice professionnel en bas de vallée du bassin clusien se comptent aujourd'hui presque sur les doigts des deux mains. Et plusieurs d'entre eux évoquent les yeux dans les yeux « la fin » ou « le début de la fin » . La retraite, ou un changement de profession pour les plus jeunes.

À Marnaz Thierry Depoisier a repris l'exploitation en 1994. Depuis il a vu arriver une zone résidentielle, une zone d'activité (les Léchères), et vient d'épuiser les derniers recours administratifs contre la future Zac de la Forêt. À Thyez, le nouveau Bricomarché a aussi pris des hectares utilisés par un exploitant.

Pas si loin à la frontière de Cluses et Scionzier, Pierre Caul-Futy ne vit pas autre chose. Lui qui traversait la route régulièrement pour aller faire paître ses vaches dans le fameux champ au chêne est aujourd'hui bien marri : des logements s'y sont installés, qui encadrent la future gendarmerie intercommunale. Lui aussi est en discussion voire en bisbille avec la commune pour une question de terrain. Et admet que, contraint par la place, il va devoir baisser la voilure de sa production.

« Il a perdu presque 20 ha en 10 ans ! », soupire son collègue clusien Fabrice Géroudet, président depuis le printemps d'une coopérative qui regroupe huit agriculteurs. « Deux de Cluses, deux de Châtillon, deux de Magland, un de Vougy, un du Reposoir. » Production : 1,5 million de litres par an. Comme dans les années 50. « Sauf qu'à l'époque on était 80 pour le même litrage ! Et que maintenant il n'y a plus que deux gros acheteurs, et donc plus de possibilité de négocier les prix. »

L'AOC dans la balance

Entre 1979 et 2000, le nombre d'exploitations agricoles en moyenne vallée de l'Arve a baissé de 60 %. Le nombre d'hectares agricoles de 14 % "seulement", alors que 80 % des fermes dans le département se trouvent à moins de 100 m d'une habitation, contrairement à ce que préconise la loi, selon la chambre d'agriculture.

La plupart des exploitants louent en fait leur terrain, et n'ont donc pas beaucoup de poids à faire valoir lorsque le propriétaire se découvre des velleités de vendre. Pour ceux qui ont un territoire homogène, c'est le grignotage façon PacMan. Pour les autres plus morcelés comme Fabrice Géroudet, la problématique est différente. Avec des terrains à Taninges, Thyez, Marignier et au Reposoir, « quand il y a un projet quelque part, ça ne touche pas les autres ». Mais le revers de la médaille, c'est qu'il doit se suréquiper pour les exploiter correctement en tenant compte de la distance. Avec divers inconvénients : le coût d'investissement (ses tracteurs coûtent aux environs de 140 000 €), de l'essence, mais aussi la taille des machines. Cela ne fait qu'accentuer, parfois, les problèmes de conflit d'usage avec les voisins... toujours plus proches.

Sans compter que cette situation met à mal l'étiquette AOC dont les normes sont contraignantes : elles exigent un fourrage et des pâturages en très grande majorité locaux. « Et sans AOC, on ne peut pas lutter car elle permet de valoriser le produit. C'est important pour le prix du lait », alerte le Thyllon Dominique Jiguet, élu et agriculteur.

Les contraintes foncières sont telles que certaines communes réfléchissent d'ailleurs à la possibilité d'aider leurs agriculteurs à se délocaliser dans d'autres villes ou villages. Un processus très coûteux. Qui ressemble au sauvetage de la dernière chance.

David GOSSART

 

THYEZ TENTE DE PÉRENNISER AU CAS PAR CAS

 

Pour sa révision de Plan local d'urbanisme en cours, Thyez a confié le dossier à un élu particulier de son conseil municipal : Dominique Jiguet, lui-même agriculteur et concerné par les inquiétudes de ses confrères. Une situation particulière. « C'est bien et pas bien, on est entre deux feux. Il y a beaucoup de pression de certains propriétaires qui veulent vendre. Mais tous ne le veulent pas, heureusement. En général ce sont les meilleures terres agricoles qui s'en vont... » Le maire Gilbert Catala fait en effet preuve de la volonté de pérenniser les terres agricoles de sa commune. « Le Grenelle 2 nous oriente dans ce sens. Je me suis dit "attention" : car il y a disparition des agriculteurs dans la vallée. » Thyez est bien placé pour le savoir : la coopérative locale a été dissoute il n'y a pas si longtemps, et un chèque "d'adieu" a été remis au CCAS... Or, Thyez compte encore trois gros agriculteurs, qui ont été ou sont menacés à divers titres par le mitage du foncier. Dominique Jiguet en faisait d'ailleurs partie. La création de l'Entrepôt du Bricolage et le développement programmé, en face, de Profalux le privaient d'hectares utilisés ou d'hectares potentiels de "retournement". « Il risquait de perdre son AOC. Nous avons donc racheté la forêt Casaï de 85 000 m² il y a 6 mois.

Avec ça, on pérennise pour 50 ans. » Sur le coteau, secteur le plus sensible de la commune, un autre agriculteur qui était devenu "non-exploitant" va le redevenir avant la fin de l'année. « La zone va passer zone agricole », prévoit le maire, qui affiche une volonté de « compenser deux fois les terres agricoles prises ». Autant par souci de pérennité agricole que par envie de ne pas voir son PLU retoqué par la préfecture pour trop grande consommation d'espace. Mésaventure intervenue sur Sallanches ou Domancy.

Reste le cas encore non élucidé du troisième "gros" exploitant thyllon, qui dispose en propre de 8 000 m², ce qui « n'est pas assez pour 50 bêtes, mais peut suffire pour moins. On peut peut-être les aider à racheter leur terre, mais les aider pour aller s'installer ailleurs, est-ce déontologiquement acceptable ? » s'interroge pour le moment le maire. Qui souhaite avoir des réponses plus précises très vite. « D'ici un mois, on va commencer à regarder dans le PLU le détail des parcelles. »

 

QUELLES SOLUTIONS POUR SORTIR DE L'ÉTEAU ?

 

Le constat de l'éteau qui se resserre est posé, mais que faire ?

La chambre d'agriculture dont une antenne se trouve à Bonneville, est systématiquement associée aux révisions de PLU comme celle de Thyez ou les mises en place de Scot comme celui de la communauté de communes Faucigny-Glières. « On milite pour une structuration du département en Scot pour une consommation d'espace intelligente : construction en étages, etc. » appuie David Aubin à la Chambre de Bonneville. « Les révisions sont une occasion de remettre les choses à plat : réduire certaines zones, les remettre en agricole si elles sont en "surplus", voir si certaines zones définies à une certaine époque sont toujours valides », poursuit-il, confirmant que le foncier est « la problématique numéro 1 de la vallée de l'Arve ».

 

Panneaux d'information contre les conflits d'usage

Une problématique dont s'occupe également le Contrat de développement durable Rhône-Alpes (CDDRA) du Faucigny, qui regroupe aujourd'hui 15 communes autour du bassin clusien élargi. Son financement émane de la Région. Un nouveau document fondateur pour les années à venir est justement en cours d'élaboration et sera validé, ou non, par la Région début 2011.

Antoine Depardon y travaille en lien avec la chambre d'agriculture. « L'un de nos rôles est d'aider les communes à mettre en place des projets collectifs. » Au sein du projet en gestation, plusieurs actions visent les agriculteurs : « Une aide à l'installation et la transmission, une autre pour le foncier agricole afin de cibler les parcelles à maintenir, aider à l'acquisition de certaines... » D'autres visent à conseiller les agriculteurs pour se diriger vers la diversification d'activités, la mise en place de marchés de producteurs pour multiplier et trouver les débouchés.

Autre action « toute simple : de la communication auprès de tous les publics, comme des visites d'agriculteurs en classe ou de classes à la ferme. Mais aussi la mise en place pour ceux qui le souhaitent, de panneaux plus clairs indiquant la taille de l'exploitation, le type de production... Une signalétique commune qui viendrait en réponse aux conflits d'usage dont les agriculteurs "en ville" souffrent souvent. »

 

« MIEUX VAUT TRAVAILLER EN SCOT »

 

Denis Maire est membre de la chambre d'agriculture et a participé le 17 septembre au séminaire traitant justement de la problématique des espaces agricoles et naturels de l'agglomération franco-valdo-genevoise.

 

Les mentalités évoluent-elles autour de cette problématique ?

À mesure que l'urbanisation progresse, il y a une prise de conscience des élus que l'agriculture, le paysage, ne sont pas des biens renouvelables. Mais chacun voit à l'aune de son PLU et se dit que s'il n'y a plus rien chez lui, il y en aura toujours chez le voisin... C'est le cas depuis la loi de décentralisation. Chacun s'est vu comme le concurrent de son voisin : chacun voulait sa zone industrielle, avec une consommation d'espace maximum... C'est mortifère et pas que pour l'agriculture ! Et certains sont encore dans cet état d'esprit là. Mais il y en a aussi qui réfléchissent en Scot*, ou en terme d'agglomération.

 

Pourquoi selon vous est-ce la meilleure solution ?

Quand on traite de son PLU, son plan local d'urbanisme, on en vient à trop tenir compte des propriétaires, on ne fait plus rien. C'est pour ça que les élus ont intérêt non pas à travailler dans le cadre de leur PLU, mais davantage dans celui d'un Scot ou d'une intercommunalité dotée de la compétence aménagement.

 

Aujourd'hui, certains exploitants se retrouvent cernés de toute part... Il y a des distances réglementaires mais dans le département, 80 % des exploitations sont à moins de 100 m des habitations. Il y a dix ans, il n'y avait pas la règle de réciprocité en la matière : une ferme ne pouvait pas s'installer à moins de 100 m d'habitations, mais l'inverse était possible ! Aujourd'hui ce n'est plus le cas, mais c'est souvent trop tard. Regardez et tracez un cercle de 100 m autour des exploitations.

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( Rigaut : Maire d'Annecy )