Sport & Environnement

 

14 Décembre 2010 - Liberation

 

Le Mondial au Qatar ou l’ineptie vue du ciel

 

Alors que s’ouvraient les négociations sur le climat à Cancún, on apprenait que le Qatar organisera en 2022 la Coupe du monde de football. Je ne connais rien au ballon rond et je laisse à d’autres le soin de commenter la pertinence sportive de ce choix. Mais, en écologiste déterminé, je ne peux laisser passer un tel projet au regard des enjeux planétaires auxquels nous sommes tous - Qataris inclus - confrontés. Je peux encore moins ignorer le soutien qu’apporte Yann Arthus-Bertrand au projet.

 

En superficie et population, le Qatar équivaut à trois départements français. Différence notoire, il y fera, au moment de la coupe du Monde, plus de 50°C. On nous annonce donc, sans rire, que les 9 stades construits pour l’occasion seront entièrement climatisés. C’est probablement parce que la climatisation sera à base d’énergie solaire que notre photographe héliporté apporte son soutien au Qatar. L’ineptie n’est pas là.

 

Il faut, pour mesurer l’inconséquence du projet, prendre de la hauteur, ce que notre spécialiste des vues du ciel a peut-être oublié. C’est l’idée de construire 9 stades, dans un pays de 1,6 million d’habitants qui en compte déjà 3, qui n’a aucun sens. Les organisateurs ont vu le piège et ont inventé le «stade à usage unique». Les équipements seront démontés pour être ensuite réinstallés dans des pays insuffisamment équipés. L’intention est généreuse, mais elle n’est pas écologiquement supportable. Si l’on fait un bilan carbone de l’investissement (matériaux de construction, consommations d’énergie pour le montage, le démontage, transport, remontage dans les pays d’accueil), on se rendra vite compte que l’utilisation du solaire pour la climatisation ne réduirait que très marginalement l’énorme impact sur le climat de ce projet.

 

On rétorquera que ces réalisations seront un laboratoire pour tester de nouvelles solutions. Mais cette critique de la critique ignore qu’il n’est plus nécessaire aujourd’hui de tester les technologies solaires, pour la plupart suffisamment mûres. En revanche, il faut développer les énergies renouvelables alimentant de manière pérenne écoles, hôpitaux, services publics, habitations. Nous pourrions aussi souligner la demande en eau d’une Coupe du monde en plein désert ; il faudra soit la faire venir à grands frais, soit la produire par désalinisation, là aussi très consommatrice d’énergie.

 

Mais surtout, on peut craindre que l’énorme chantier ne change pas grand-chose aux pratiques sociales dans les pays du Golfe où la main-d’œuvre pakistanaise, indienne ou chinoise est surexploitée : salaires de misère, logements dans des conteneurs métalliques, véritables fours posés en périphérie des villes, négations des droits élémentaires. Le durable c’est aussi veiller à ce que le développement favorise l’épanouissement de tous les individus. La vue du ciel que nous propose Arthus-Bertrand, ne devrait pas faire abstraction de cette dimension humaine.

 

Ma critique ne vise pas à priver les Qataris de Coupe du monde. L’alternative pourrait être de penser l’événement à l’échelle régionale pour valoriser des équipements existants, répartir les investissements, proposer un travail décent aux acteurs locaux. On démontrerait ainsi que la fête du foot peut répondre aux enjeux modernes : équité sociale et territoriale, économie de ressources, protection du climat… Ma critique est aussi tournée vers Arthus-Bertrand qui, fort de son aura médiatique, devrait être plus précautionneux des soutiens qu’il apporte. Nul ne critique le travail du photographe et la puissance des images qui forcent l’engagement. Mais les mots qui accompagnent ces images doivent faire sens et le militantisme dont se revendique Arthus-Bertrand ne peut s’accommoder d’aucune complaisance. Sinon, la promotion du développement durable ne sera qu’une bouffonnerie contreproductive.

 

L’environnement comme terrain de sport

 

Dépense d’énergie, golfs à la place des rizières et déchets dans l’Everest et sur la route du Paris-Dakar. Si la nature fait du bien au sport, le contraire n’est pas toujours vrai par Cordula Sandwald

 

L’environnement influence le sport et le sport influence l’environnement. Cela n’est pas nouveau, mais la diversification croissante des sports de loisirs qui font rimer nature avec aventure, ainsi que les dégâts croissants infligés à l’environnement par des manifestations internationales gigantesques placent de plus en plus ces interactions au centre de l’intérêt général.

 

Pour de nombreux pays, le sport est en premier lieu un facteur économique indispensable. En outre, du fait de sa popularité, il peut servir de plateforme pour véhiculer une réflexion sociale et écologique. Le sport contribue en même temps de manière importante à la pollution de la nature. Ces nuisances peuvent être directement liées à la pratique du sport ou découler de la construction et de la gestion des infrastructures. Il arrive aussi qu’elles soient imputables à des facteurs indirects comme, par exemple, l’énergie utilisée pour se déplacer vers les sites.

 

Le sport a besoin d’énergie

 

Le sport est un phénomène planétaire et si beau soit-il, il est rare que ses effets indésirables s’arrêtent aux frontières. Lorsqu’on multiplie, dans les pays industrialisés, la construction de salles de sport qui consomment beaucoup d’énergie, cela se répercute sur l’équilibre énergétique mondial. Dans les pays en développement, la consommation d’énergie annuelle se situe à 500 watts alors qu’elle atteint plus de 10 mille watts aux Etats-Unis. Lorsque l’aéroport d’Athènes annonce, après les Jeux Olympiques, 886 arrivées et départs en une seule journée, on ne peut s’empêcher de penser aux gaz à effet de serre.

 

Et si les touristes amateurs de trekking sont toujours plus nombreux à se rendre dans l’Himalaya, au Kilimandjaro et dans les Andes en y imposant les exigences occidentales en matière d’hygiène et de confort, les problèmes d’énergie et d’approvisionnement en bois augmentent dans ces régions. Le déboisement des forêts se répercute sur le climat à l’échelon de la planète et nous sommes tous concernés.

 

Le sport à tout prix

 

Le sport peut affecter fortement l’équilibre écologique. On sait que le ski a occasionné des dommages très importants dans les Alpes. Les skieurs et les skieuses, les snowboarders, les amateurs de hors-piste ainsi que les responsables des pistes qui envoient leurs véhicules plusieurs fois par jour sur les pentes savent qu’ils contribuent à de graves changements écologiques : destruction de la couverture végétale naturelle, compression du sol, augmentation des risques de glissements de terrain, d’érosion et d’avalanches. Les sports aquatiques comme le canoë, l’aviron, la voile ou la planche à voile ainsi que tous les sports de montagne figurent également sur la liste d’accusation d’associations de protection de la nature. Partout où les humains se trouvent régulièrement dans la nature, ils laissent des traces. Des plantes sont détruites sous les pieds ou les roues, des déchets et des matières fécales restent sur place, des animaux sauvages sont dérangés. La connaissance de ces faits a peu d’influence sur le comportement des humains. La fascination du sport est trop forte et les affaires que représentent les activités sportives sont bien trop lucratives. Les conséquences écologiques ne sont pas considérées comme importantes.

 

Le sport motorisé, lui aussi, est critiquable sur le plan de la protection de l’environnement et de la nature. Lors du Rallye Paris-Dakar, plus de 400 conducteurs occidentaux parcourent, avec 400 véhicules, du camion à la moto, 11 163 kilomètres de l’Europe à travers le désert du Nord-Ouest de l’Afrique jusqu’à Dakar au Sénégal. Ils ne provoquent pas que de l’admiration incrédule chez les habitants des pays traversés.

 

La mode du golf

 

Dans de nombreux pays, le tourisme lié au sport constitue un apport important de devises. La construction d’installations sportives crée des emplois et attire les investisseurs étrangers, tels sont les arguments des gouvernements. En Thaïlande, le tourisme lié au golf connaît un incroyable essor. C’est positif pour le développement économique du pays. Mais comme le tourisme lié au golf a une orientation purement lucrative, ce sont la population et la nature qui en paient le prix. Dans la province thaïlandaise d’Ubon Ratchathani, il est prévu, d’après les informations de l’ONG Tourism Investigation and Monitoring Team (Tim-Team),de sacrifier le parc national forestier de Phu Yong Na Yoi à un nouveau projet touristique comprenant un terrain de golf. Les défenseurs de l’environnement craignent que la biodiversité de cette région soit affectée.

 

Le gouvernement de Thaïlande a l’intention, par ailleurs, de lancer un autre projet de tourisme sportif sur l’archipel de Koh Chang, une réserve naturelle. Il est prévu que ces îles difficiles d’accès,recouvertes par la forêt équatoriale, deviennent des buts de trekking et d’expédition pour des touristes aisés. Le gouvernement a assuré aux 30 mille insulaires que tous les projets seraient écologiques. Des zones côtières ont à ce jour déjà été remaniées pour permettre la construction de complexes luxueux. Cependant, beaucoup de ces côtes ont été détruites par le tsunami du 26 décembre 2004.

 

Le sport laisse des traces

 

La Thaïlande connaît à la fois une pénurie de terre et d’eau. Les vols d’eau sont fréquents. Il est courant que des affluents soient creusés pour en faire des barrages et que l’eau soit détournée pour arroser des terrains de golf. D’après une étude japonaise, on utilise 8,5 fois plus de pesticides pour les terrains de golf que pour les rizières. 35 % de ces pesticides seraient diffusés dans l’atmosphère, 13,5 % resteraient dans la végétation et 53 % pénétreraient directement dans le sol. Des quantités importantes de ces produits chimiques ont infiltré la nappe phréatique.

 

 

Les touristes sportifs apportent d’autres nuisances et influencent la nature sur place. Au Népal, le tourisme était récemment encore l’un des principaux employeurs. Il s’est effondré car la « guerre du peuple » qui a opposé les maoïstes et le gouvernement a étranglé le pays. 400.000 voyageurs étrangers venus principalement d’Europe occidentale et d’Inde visitent habituellement chaque année ce pays. La plupart viennent y faire du trekking. Si précieux le tourisme soit-il, les phénomènes qui l’accompagnent -les déchets par exemple -sont négatifs. 56.000 bouteilles de bière vides abandonnées ont été récoltées durant une année le long des sentiers et dans les lodges, tea shops et restaurants du parc national du Mont Everest.

 

Sport et mobilité

 

La consommation d’énergie est une donnée clé du développement durable. Et le sport est lui aussi vorace en énergie. D’après des études concernant les loisirs et le tourisme, les sportifs, les accompagnateurs et les spectateurs de manifestations sportives en Suisse parcourent plus de 15 milliards de kilomètres par an pour se rendre aux compétitions ou à l’entraînement, 78 % en voiture, 18 % en utilisant les transports publics et 4 % seulement à pied ou à vélo. Le trafic généré par le sport représente plus de 10 % de la consommation totale d’énergie des véhicules privés. Dans la comparaison à l’échelon européen, la Suisse occupe une position de tête en ce qui concerne la consommation d’énergie : quatre cinquièmes de l’énergie - pétrole et gaz - doivent être importés.

 

Le sport n’est pas seulement l’une des causes des conflits environnementaux, il en est aussi victime. Cela lui fait du tort. Car ce sont des humains qui contribuent, dans leur vie quotidienne et professionnelle, à polluer les cours d’eau, à contaminer les sols, à transformer la nature en décharge et à laisser échapper des polluants dans l’air. Plus personne n’aura bientôt envie de faire du sport dans la nature. Le sport influence l’environnement, et l’environnement influence le sport. Si l’on veut respecter les règles du sport, le fair-play devrait être valable pour les deux parties.

 

 

Cordula Sandwald a écrit le dossier Le sport, enjeu global à l’occasion de l’année internationale du sport et de l’éducation physique pour la Coopération suisse, Alliance Sud et Education et développement.

 

 

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